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Un atelier pour écrire, à Montpellier

Un atelier d'écriture ouvert à tous et toutes, les jeudis matin au Gazette café (quartier de la gare)

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La Chaise

Chaque matin, il sort de chez lui à onze heures précises. C’est l’heure de la relève du courrier. Le facteur est toujours à l’heure, par tous les temps. La factrice, plutôt. Il l’a vue une seule fois, au moment où elle repartait ; elle remontait dans sa camionnette jaune après avoir déposé le journal dans sa boîte aux lettres. Elle lui avait fait un grand signe de la main et lui avait souri en se retournant, mais il était trop loin dans le chemin pour pouvoir lui parler. Sans lâcher sa canne, il avait répondu à son signe et avait murmuré « bonjour », mais la camionnette était déjà repartie. C’était l’été, la factrice était bras nus sous le gilet sans manche de la Poste. Il se souvenait de sa peau bronzée, de ses épaules rondes, de sa nuque dégagée par la queue de cheval brune. La factrice était jeune et belle, très belle, et très pressée. Il ne savait plus combien de temps était passé depuis ce jour d’été. Trois mois, trois ans ? Il avait de plus en plus de mal à mesurer le temps qui passe. Mais depuis, chaque jour en montant le chemin vers la boîte aux lettres, il espérait arriver à temps pour la revoir. Il avait même essayé de venir plus tôt, mais rien n’y faisait. La montée vers la boîte aux lettres lui était de plus en plus difficile ; il allait à tout petits pas glissés sur les cailloux, aidé par sa canne, de plus en plus lentement. Le kiné qui venait chez lui deux fois par semaine lui disait qu’il fallait qu’il fasse de l’exercice, que cette marche jusqu’à la boîte aux lettres était très importante. Il lui avait même apporté un déambulateur pour l’aider à marcher, mais lui préférait sa canne, il n’aimait pas changer ses habitudes. Il savait bien que le jour où il ne pourrait plus marcher, on le ramènerait dans cette EHPAD où ses filles l’avaient forcé à s’installer l’année précédente. Il avait cru y mourir d’ennui. Il était rentré chez lui contre l’avis de tous et il fallait bien leur prouver qu’il pouvait se débrouiller seul depuis le départ de Francine. Il habitait une ancienne ferme isolée, formée de plusieurs corps de bâtiments. La maison d’habitation où il vivait dans une seule pièce, avec sa grande cheminée noircie par la fumée. Son atelier en face, dans la cour, où il n’allait plus que pour couper du bois. Le poulailler vide de poules et la remise où séchaient depuis toujours les planches de bois de son ancien métier. Et puis, en haut du chemin, la vieille grange, juste avant d’arriver à la route et à la boîte aux lettres.

C’est à la porte de la grange qu’il avait installé cette chaise de jardin. Ou peut-être était-ce le kiné qui l’avait mise là, en lui suggérant de s’y arrêter pour faire une pause dans sa promenade quotidienne ? Entre l’entrée de la maison et la porte de la grange, il y avait à peine plus de cinquante mètres, mais c’était tout essoufflé qu’il arrivait jusque là et s’asseyait lourdement sur la chaise en plastique pour reprendre des forces. Mais dès qu’il était assis, une immense angoisse l’étreignait : je vais rater la factrice ! se disait-il. Alors il se relevait, difficilement, en prenant appui sur ses bras. Et il repartait en maudissant sa lenteur, sa vieillesse et le monde entier qui le faisaient toujours arriver trop tard. Après le départ de la camionnette jaune et de la jolie factrice qui avait un si beau sourire.

Au début du printemps, c’est sur cette chaise que l’avait trouvé le kiné, bien droit sur sa canne et la tête penchée en avant. Il avait les yeux ouverts et une sorte de sourire nimbait son visage gris.


 

Cécile Glaenzer

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